H.F. Thiéfaine à Patrimonio 1

 

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« Poète de scène » et « dernier monstre sacré de la chanson rock », distingué par le Grand Prix de l’UNAC 2019 pour l’ensemble de sa carrière, H.F. Thiéfaine est l’auteur d’une œuvre à la richesse et la complexité impressionnantes, qui passionne depuis plusieurs décennies un public toujours plus nombreux et désormais multigénérationnel. Sa tournée anniversaire, qui a célébré en 2018 les quarante ans de sa discographie – ressortie intégralement en vinyles pour l’occasion –, se poursuit dans les festivals de l’été 2019 et permettra ainsi au public des Nuits de la Guitare d’entendre une large fraction de la setlist des douze concerts de l’automne dernier. Ce voyage en 31 étapes à travers « Quarante ans de chansons sur scène » – qui est également à revivre en CD et DVD grâce au live capté le 9 novembre 2018 à Bercy – introduit l’auditeur/spectateur au cœur d’une expression poétique et musicale hors pair et hors normes, qui trouve une réalisation à la hauteur de son niveau artistique. L’importance accordée à la scénographie – éléments du décor, jeux de lumière – et à la dramaturgie reflète idéalement les préoccupations propres à une démarche aussi cohérente qu’exigeante, que résumée dans les déclarations « une chanson se finit sur scène » ou « je conçois un concert comme une pièce de théâtre ». L’élargissement à dix musiciens de l’effectif instrumental, qui prolonge sous une forme modifiée l’aspiration  symphonique des concerts du VIXI Tour 2017-2017, rend pleinement justice à la complexité polyphonique d’une écriture musicale à dominante évidemment rock – ne serait-ce que par sa rythmique sans faille et son intensité exacerbée –, mais incluant aussi bien des intonations du blues ou de la ballade que des incursions dans le tradition musicale du Moyen Âge à nos jours, du chant grégorien à Mahler en passant par les Concertos Brandebourgeois de Bach ou les symphonies de Beethoven. Les arrangements spécifiquement destinés à cette série de concerts permettent de déployer enfin – et de faire apprécier dans leur pleine dimension – la profondeur et l’épaisseur présentes dès le début de l’écriture musicale de Thiéfaine, mais qui ne trouvent pas encore leur réalisation adéquate à travers les moyens disponibles pour l’enregistrement des premiers albums. Remarquée – et frappée d’un interdit implicite mais tenace – dès le premier album par sa dimension dérangeante – « j’ai toujours aimé provoquer » –, l’écriture poétique de Thiéfaine est dotée d’un sens exceptionnel de l’« acrobatie verbale » et est généralement perçue comme « hermétique », en écho à certains passages de ses textes : « toi tu essayais de comprendre / ce que mes chansons voulaient dire ». Fascinant de par son caractère totalement organisé qui semble démentir son affinité déterminante avec l’élément onirique, le discours énigmatique élaboré par Thiéfaine et qui fonde de son propre aveu l’originalité de son projet atteint dès L’ascenseur de 22h43 le « quatorzième degré » de complexité revendiqué en manière de plaisanterie par son auteur. Les diverses strates implicites s’articulent avec le niveau explicite de l’énoncé poétique pour donner naissance à un discours multivoque qui peut toujours être reconnu comme à double voire triple entente, mais se révèle entièrement cohérent sur chacun de ses plans respectifs. Prenant naissance dans la possibilité de lecture alternative offerte par le sens étymologique et plus généralement le plurilinguisme sous-jacent des énoncés poétiques, la polysémie des chansons inclut aussi bien une strate érotisante inspirée de Lacan – réalisant le double postulat d’un langage expression d’un désir inconscient et d’un inconscient lui-même structuré comme un langage – qu’une strate poétologique renvoyant aux réflexions de Barthes sur le « jeu » ou la « rature », le « ça joue ça jouit » de Cabaret sainte Lilith se dévoilant comme un hommage direct à la conclusion de l’essai sur Le Plaisir du texte. On reconnaît ici l’un des « indices » dont Thiéfaine aime à parsemer le « jeu de pistes » de ses chansons, qui renvoie à un impressionnant halo associatif nourri de références poétiques, littéraires, philosophiques, cinématographiques ou picturales. Réunis par le « trafiquant de réminiscences » – qui compare la construction de son œuvre à celle du Palais Idéal du Facteur Cheval –, les auteurs de toutes les langues et de toutes les époques se rencontrent dans le « labyrinthe » thiéfainien pour nouer un dialogue sans fin et aux perspectives multiples, où Camus répond à Nietzsche, , Baudelaire à Rimbaud, la Bible au Coran, Goethe à Shakespeare, Jack Kerouac à Edgar Poe. La liste est sans fin, mais le « cracheur de mots » qui « aime faire rouler les mots sur le bout de ma langue » laisse toujours le dernier mot à une langue poétique d’une densité saisissante, riche d’oxymores et de cut-up, de calembours et de ruptures de registres, d’allitérations et de synesthésies dont la sonorité et la rythmique possèdent déjà une qualité musicale, tandis que la « trame » du « paysage intime » des chansons – pour reprendre les termes de Henry Miller évoquant Rimbaud – se dévoile au fil des réapparitions des éléments-clés du lexique thiéfainien.

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