H.F. Thiéfaine à Patrimonio 2

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La venue de H.F. Thiéfaine aux Nuits de la Guitare à Patrimonio le 23 juillet prochain est l’occasion de s’interroger sur les résonances que peut trouver son œuvre auprès du public corse. Son idéal d’une « race humaine » et d’une « nationalité terrienne » – tel qu’il est décliné dans La Ballade d’Abdallah Geronimo Cohen – exclut tout enfermement identitaire et a fortiori toute « connotation régionaliste », au point qu’il a « failli renier La Cancoillote » et sa célébration d’une spécialité franc-comtoise – texte bien plus ambivalent et donc bien plus éloigné de préoccupations identitaires ou gastronomiques qu’une lecture superficielle pourrait le laisser croire. On peut toutefois rappeler – ainsi qu’il le fait lui-même dans une interview de 2015 à la télévision suisse – qu’il « était pour que le Jura suisse et français se rattachent » et qu’à ce titre il s’est souvent produit dans le Jura suisse dans les années 1970, avant que celui-ci n’accède au statut de canton à part entière. Sa revendication de « ses qualités de Jurassien, tenace et pugnace », alliée à son refus constant de toute compromission voire de tout compromis, en font certes un artiste à l’intégrité radicale, « dégagé » notamment de toute implication politique, ainsi qu’il aime à le souligner pour marquer son refus du statut galvaudé d’artiste engagé alors que « l’artiste met de l’ordre dans le chaos du monde » et que c’est là seulement que réside sa mission. D’autant plus insistant se révèle l’appel à ses « frères humains » à briser le carcan de la « médiocratie… » dans un monde qui « manque un peu d’humanité / de respect / de fraternité » et où fleurissent encore les « lettres de dénonciation » longtemps après « l’occupation allemande ». La dimension humaniste de son projet artistique le conduit au refus de toute forme de « barbarie », qu’elle se soit manifestée à Sarajevo – dont le siège en 1992 a été le point de départ de l’écriture de Crépuscule-transfert –, au « goulag » et plus spécialement à Karaganda (Camp 99) ou « dans le train Paris-gare d’Auschwitz ». De même que « c’est l’histoire assassine qui rougit sous nos pas », l’identification avec « l’autochtone humilié » ou l’« Indien qu’on soûle et qu’on oublie » apparaît tout aussi impérative que la mise en lumière du sort des « émigrants inquiets » réapparaissant également sous les traits des « forains » – le complément de la lecture étymologique s’imposant ici tout autant que le rapprochement avec l’anglais de même origine foreigner – qui « squattent sur les pavés des villes en fête ». Le « guerrier de l’absurde » perpétue par la radicalité de son « exigeons l’immortalité » l’élan de révolte émanant de Camus avant d’opter – toujours sous les mêmes auspices philosophiques – pour la lucidité exigeante propre à la « stratégie de l’inespoir » déclinée tout au long de l’album de 2014.  « L’appel vers le haut » émanant de Nietzsche sous-tend l’effort permanent d’accession à l’idéal de l’« Übermensch » pris sans son sens original de dépassement d’un « humain, trop humain » sans cesse menacé d’une régression au stade de l’« underdog » : « nous rêvons d’ascenseurs au bout d’un arc-en-ciel / où nos cerveaux malades sortiraient du sommeil ». Si aucun auditeur de 113e cigarette sans dormir ne peut avoir oublié la spectaculaire entame évoquant « les enfants de Napoléon » – on laisse le lecteur compléter de lui-même –, Napoléon inspire également la dénomination de « chasseurs d’arc-en-ciel » rencontrée dans Médiocratie… à travers le clin d’œil à Henry Miller résumant par ce terme le passage du Roman de Napoléon de Joseph Delteil où le protagoniste se livrant à ses jeux d’enfants est saisi dans son avidité à se saisir de l’arc-en-ciel. Si la route de l’artiste pointe le plus souvent « vers ce vieux nord toujours frileux », l’hommage de 2011 aux Filles du Sud se place sous le signe du projet camusien d’une « pensée de midi » qui vient relayer en contrepoint les constellations dostoïevskiennes présentes dès le début du texte : aux vers « dans mes notes d’un souterrain / je repense à Svidrigaïlov »  – signalons ici que Thiéfaine a réalisé en 2016 une splendide lecture intégrale en 5 CD des Carnets du sous-sol couronnée par l’Académie Charles Cros – répond l’annonce programmatique aux accents « prophétiques », si on la lit à la lumière d’une actualité récente : « plus tard la méditerranée / viendra troubler nos attitudes / le vent laisse d’étranges traînées / sur les quais de nos certitudes ». L’humaniste nourri de la tradition gréco-latine – dont il fréquente les auteurs dans le texte – prolonge ainsi les thèmes et les mots de ses « maîtres » de prédilection au fil de sa création poétique. Les « nautoniers des brumes » ou les « chiens de l’enfer » renouvelant l’Odyssée d’Homère, le « naufragé » nouveau-né reprenant un passage du De rerum natura de Lucrèce – dont l’exclamation « o genus infelix humanum » figure en exergue de Médiocratie… –, la Libido moriendi de Sénèque ou son exhortation à vivre « à rebours », les recréations des Métamorphoses d’Ovide – Narcisse 81, Orphée nonante huit, Eurydice nonante sept – sont autant d’exemples d’une familiarité fructueuse avec cet héritage, qui dicte jusqu’à l’adhésion explicite à l’idéal du « souverain bien » défini par Cicéron comme « vivre en harmonie avec la nature ». 

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