« à chercher le pérou sur ma radio-inca » : le quotidien d'une « thiéfainologue », Maena Mag n°4, mai 2018, pp. 44-48, à lire sur le site de la revue en suivant le lien https://madmagz.com/fr/magazine/1354018#/page/45

Quand je dis que je suis chercheuse, on me regarde en général avec sympathie voire d’un air admiratif, mais tout change quand on me demande « et dans quel domaine ? » et que je réponds « en littérature »… La réaction est immédiate : « Ah bon, ça existe, ça ? » – quand ce n’est pas carrément « Moi, je ne vois pas bien à quoi ça peut servir », proféré du ton sans appel de l’expert patenté… J’espère cependant arriver à vous convaincre que la recherche scientifique (soit : rigoureuse et menée selon des critères précis) existe bel et bien dans les disciplines littéraires, et qu’on peut faire de vraies et belles découvertes dans le cadre de cette activité.

Le chercheur universitaire est membre d’un labo, c’est mon cas avec le CTEL, soit le Centre Transdisciplinaire d’Épistémologie de la Littérature et des Arts Vivants de l’Université Nice Sophia Antipolis, qui héberge depuis bientôt 5 ans mon projet de recherche « inventaires dans [un] pandémonium » et « labyrinthe aux couleurs d’arc-en-ciel » : essai d’analyse du discours poétique et musical des chansons de H.F. Thiéfaine. Le labo apporte à mon projet son label et sa caution scientifique, et me permet en outre de participer chaque fois que je le désire aux manifestations qu’il organise, pour peu bien sûr que je trouve un angle d’attaque approprié. Et c’est là que la « magie Thiéfaine » opère à plein : quel que soit le thème retenu, je suis en mesure de proposer ma contribution sans déroger à l’orientation de mes travaux, mais bien au contraire en ouvrant ma démarche à de nouvelles accentuations. « la peste a rendez-vous avec le carnaval » (colloque sur le carnaval), « dans le tumultueux chaos des particules » (volume collectif sur Lucrèce et sa théorie des atomes), « & le temps des visites au corbeau d’allan poe » (colloque sur Edgar Poe), « je te salue seigneur » (colloque sur l’entretien avec dieu), « comme dans un film américain » (colloque sur le cinéma), « nous étions les danseurs d’un monde à l’agonie » (colloque Articuler danse et poème)… Bref, « je suis partout » (encore un titre de Thiéfaine…), et je peux affirmer (d’où l’intitulé du présent article) que « j’ai trouvé le Pérou » en tant que chercheur, ainsi qu’a bien voulu me le confirmer un collègue et ami.

Colloques du labo et hors labo, invitations à participer à tel ou tel volume collectif ne sont pas seuls à constituer mon ordinaire puisqu’il faut y ajouter mes propres initiatives, élaborées indépendamment de toute incitation extérieure : la série de volumes réunissant les résultats de mes recherches et dont le premier tome sortira en fin d’année, et le cycle de conférences que je propose depuis 2015, et que vous pouvez retrouver si le cœur vous en dit sur la chaîne YouTube qui porte mon nom… Je suis particulièrement attachée à cet aspect de ma démarche, dont l’idée m’est venue au début du VIXI TOUR XVII et qui se poursuit désormais de façon pérenne. Quelle joie de se voir reçue dans l’amphi Descartes, le plus prestigieux de la Sorbonne, pour y donner la veille des concerts au Palais des Sports une conférence intitulée « & joue pour les voyous virés de la sorbonne »… Expérience renouvelée dans nombre d’universités, mais aussi dans des centres culturels, des théâtres, et dont les prochaines dates sont en train d’être arrêtées pour l’automne 2018 voire le printemps 2019… Et chaque fois, il se révèle que je suis en mesure de répondre aux attentes des institutions qui m’invitent en proposant spontanément, au cours d’une conversation ou d’un échange de mails, l’accentuation thématique appropriée : la correspondance la plus étonnante reste jusqu’à aujourd’hui « tissés dans la dentelle du puy sans fond où je m’enfonçais » pour la conférence au théâtre du Puy-en-Velay… Je connais bien sûr toutes les chansons « par cœur et à l’envers », c’est pour moi le pré-requis indispensable à mon projet et de façon générale à tout travail scientifique sérieux, mais ce qui est proprement extraordinaire, c’est que TOUT, absolument tout est dans Thiéfaine, et que c’est vraiment le seul auteur dont on peut dire cela. J’avais trente ans de pratique de l’analyse littéraire dernière moi quand j’ai conçu mon projet, et jamais je n’ai travaillé sur des textes d’une telle densité.

Je voudrais dire un mot de la nature de ce « TOUT » et des conséquences qu’il a pour ma pratique de chercheuse. Thiéfaine récapitule dans ses textes la totalité du legs culturel européen et extra-européen de l’Antiquité à nos jours, mais il le fait au travers de renvois soit explicites, soit cryptiques à des poètes, philosophes, peintres, cinéastes, auteurs de SF ou de BD de toutes langues et de toutes époques. Pas de limites, sinon que l’auteur sollicité et son continuateur sont « tous deux de race humaine, de nationalité terrienne » : le « toi qu’as bien connu les martiens » de Whiskeuses images again n’est pas encore d’actualité dans le corpus thiéfainien – encore qu’il laisse transparaître le Glissement de temps sur Mars de Philip K. Dick… Thiéfaine est un poeta doctus d’un rang exceptionnel – voire un poeta doctissimus comme me l’a suggéré un collègue, soit le poète érudit par excellence –, mais le jeu qui s’instaure entre sa création et les textes sollicités (il y en a toujours plusieurs à la fois, qui se superposent, s’entrelacent, se confirment, se démentent réciproquement) est en outre doté de toute la dynamique d’un authentique dialogue implicite, que l’auditeur / lecteur n’a plus qu’à tenter de retranscrire, ainsi que je m’y emploie depuis six ans. Parfois la tâche est facilitée par Thiéfaine, qui mentionne tel ou tel texte essentiel à la genèse d’une chanson : ainsi, guidée par un entretien passionnant diffusé fin mars 2015 sur TV5 Monde, j’ai pu détailler relativement facilement les modalités de réappropriation de Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad dans En remontant le fleuve. Mais au fil de l’écriture de l’article, j’ai constaté qu’un autre indice donné dans le même entretien – la mention du personnage de Mungo Park, parti en 1803 à la recherche des sources du Niger – me menait sur une piste complémentaire, celle du récit de l’explorateur lui-même et surtout celle du fabuleux Water Music de T.C. Boyle, dont la réécriture vient concurrencer celle du récit de Conrad dans le condensé poétique de la chanson.

Je précise ici que mon but n’est pas de proposer une interprétation – et encore moins une « explication » des textes de Thiéfaine. Outre l’investigation de l’intertextualité, je détaille la polysémie vertigineuse d’une écriture à strates multiples, dans laquelle le discours de surface se double au moins de deux plans sous-jacents, l’un érotico-sexuel d’inspiration lacanienne et l’autre poétologique, nourri de Barthes et Bakhtine. Je pratique ce qu’on appelle l’analyse du discours (AD pour les initiés), et ma démarche est donc « phénoménologique », soit purement objective : je signale la dimension multivoque d’une formule, ou encore ses correspondances avec une ou plusieurs œuvres, et je décris le processus de modification réciproque qui se met en place du seul fait de ces interactions. « Les mots se débrouillent entre eux » : cette remarque de Thiéfaine décrit idéalement le présupposé qui régit ma recherche. Mes critères sont donc tout aussi neutres et objectifs : si j’évoque un possible renvoi à un texte donné, je dois pouvoir établir qu’il est antérieur à la chanson où je crois repérer sa présence, et aussi que Thiéfaine l’a lu soit de façon certaine (par exemple s’il le mentionne dans une interview), soit au moins avec une probabilité manifeste. C’est donc une exploration sans fin, qui peut me mener par exemple jusqu’à un article de l’Oxford Journal de 1913 (merci Internet !) dont il me faut prendre connaissance pour avoir une idée du sens d’un fragment du poète grec Alcée que le traducteur français se déclare incapable de reconstituer. Pourquoi Alcée ? parce que la tradition en fait l’amoureux éconduit de Sapho et que la chanson Mytilène Island décline la constellation antique où Alcée contemple les ébats de Sapho et d’une de ses amies. Mais n’oublions pas le narrateur de Proust assistant à la même scène, avec pour protagonistes Mlle Vinteuil et sa compagne… Oui, Thiéfaine a lu Sapho et Alcée (dans les éditions bilingues utilisées par tous les chercheurs à commencer par moi-même), et Proust et bien d’autres encore, ils nous font signe partout au détour de ses vers et je suis sans arrêt sur leur piste, dans des pérégrinations intellectuelles tous azimuts puisque « lire à 360° » est un impératif catégorique pour Thiéfaine. Mais lire les chansons suppose aussi de les appréhender à travers le prisme du latin, du grec, de l’anglais ou du russe, spécialement de l’argot russe – le Mat – : « le ciel est aussi rouge que t’es raide » de Maalox Texas blues débouche sur une tautologie bilingue à travers la substitution de red à « raide », le « bunker » (Les dingues et les paumés, Crépuscule-transfert) devient pour le locuteur russe pratiquant le Mat le sexe de la femme, le Syndrome albatros renvoie d’emblée à la « rencontre tumulteuse » (sundromh) avec « la fille océane des vagues providentielles »…

Enfin, j’ai dressé un catalogue des variantes live, établi surtout à partir d’un suivi intégral de la tournée 2015-2016, expérience que je brûle de renouveler avec la tournée 2018. Comme dans Errer humanum est, le chercheur est donc « on the road again » à tous les sens du terme…

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