Thiéfaine, le poète-chanteur. Paragraphe 2 du texte https://litteratureportesouvertes.wordpress.com/2017/11/15/la-poesie-comme-entretien-compte-rendu/ (un très grand merci à Gabriel Vittorio)

 

15 novembre 2017Comptes-rendus, Info, Littérature, Littérature comparée, Littérature française, PoésieAnna Cerbo, Ausone, Ausonio, Béatrice Bonhomme, bibliothèque Henri Bosco, colloque universitaire, Federico Garcia Lorca, Françoise Salvan-Renucci, Gabriel Grossi, Hubert-Félix Thiéfaine, Josiane Rieu, la poésie comme entretien, la poesia come colloquio, Mahmoud Darwich, Marie-Claire Bancquart, Marie-Madeleine, René Char, Sandrine Montin, séminaire de recherche, séminaire franco-italien, seminario franco-italiano, Università di Napoli L'Orientale, Université de Naples L'Orientale, Université de Nice

 

 

Je vous avais annoncé la tenue d’un séminaire universitaire sur « la poésie comme entretien ». Celui-ci a eu lieu mardi et mercredi derniers, au premier étage de la bibliothèque Henri Bosco, à la faculté des lettres de Nice. Voici un compte-rendu de la deuxième journée de ce colloque, la seule à laquelle j’ai pu participer.

 

« La poésie n’est pas seule », disait Michel Deguy. Parler de la poésie comme entretien permet de rappeler que la poésie n’a rien d’un exercice narcissique, d’un jeu solitaire ou d’un quelconque solipsisme. Le poème dialogue avec son lecteur, avec ses multiples destinataires, avec ses prédécesseurs, avec de nombreux intertextes, avec l’histoire de son temps… Il y avait de multiples façons d’envisager l’entretien en poésie, et les différents intervenants ont ainsi exploré plusieurs facettes de cette passionnante question. Merci, donc, à Béatrice Bonhomme, Josiane Rieu et Anna Cerbo, les trois organisatrices du séminaire, qui ont permis à des spécialistes d’auteurs différents et d’époques différentes, de parcourir presque toute l’histoire de la poésie depuis l’Antiquité tardive jusqu’au contemporain le plus extrême, et de montrer que cette notion d’entretien était très féconde pour penser la poésie.

 

« Nos regards luisent d’étonnement » (Marie-Claire Bancquart)

La poète Marie-Claire Bancquart (Wikimedia Commons, libre de réutilisation)

J’ai eu l’honneur d’intervenir en premier. Ma communication portait sur un poème de Marie-Claire Bancquart intitulé « Appartenances », paru en 2005 dans le recueil Avec la mort, quartier d’orange entre les dents. Ce long poème, ou plutôt cette suite de poèmes, m’a beaucoup marqué dès ma première lecture, il y a plusieurs années. J’avais proposé à mes étudiants d’en produire le commentaire composé. Et le souvenir de ce poème m’est immédiatement venu à l’esprit quand Béatrice Bonhomme m’a proposé d’intervenir au sujet de « la poésie comme entretien ».

Ce poème, qui rassemble plusieurs aspects essentiels de la poésie de Marie-Claire Bancquart, est en effet centré sur la rencontre, à première vue bizarre mais en réalité hautement authentique, entre la poète et un insecte. Mouche, taon, abeille, moustique, on ne sait au juste, mais il y a entre le regard de la poète et « l’œil à facettes » un véritable entretien, qui se passe de mots. Ce poème, qui renverse la prééminence traditionnelle de l’homme sur l’animal, comme aussi la suprématie de l’esprit sur le corps, rappelle que Marie-Claire Bancquart affirme quelque part : « l’anthropocentrisme m’est étranger ». Aussi le poème est-il le lieu d’un triple entretien : avec le corps, avec le monde, avec l’insecte.

 

Thiéfaine, le poète-chanteur

Portrait de Thiéfaine, par Yeti-vert — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=19603205

La deuxième intervenante s’appelait Françoise Salvan-Renucci. Elle enseigne à l’Université d’Aix-Marseille, mais est rattachée au Centre Transdisciplinaire d’Épistémologie de la Littérature de Nice. Son intervention m’a fait une très forte impression : elle a tenu à discourir debout, en se passant de tout support écrit, tout en se montrant capable de citer de mémoire de très nombreux poèmes et extraits, et de démontrer avec beaucoup de conviction comment plusieurs intertextes travaillent en profondeur la poésie de Hubert-Félix Thiéfaine. Je connais peu ce poète, et il faudra que je m’y intéresse davantage, car ce que j’ai entendu m’a convaincu de la beauté et de la force de sa poésie. Thiéfaine n’est pas un poète comme les autres : il est chanteur autant que poète, et il vend sans doute autant de disques que de livres. C’est un poète que l’on peut admirer sur scène.

La poésie de Thiéfaine s’entretient avec de nombreux auteurs, depuis l’Antiquité classique, et même l’Égypte antique, jusqu’à des auteurs japonais contemporains comme Murakami. Mais le propos de Françoise Salvan-Renucci n’était pas seulement centré sur l’explicitation de ces nombreux intertextes : il s’agissait aussi et surtout de mettre en évidence un entretien assez complexe avec Dieu. Il faut savoir que Thiéfaine avait envisagé de devenir prêtre avant de se tourner vers la chanson et la poésie. Mais il s’adresse tout aussi bien au dieu chrétien et au dieu de l’Islam qu’aux dieux grecs, précolombiens et égyptiens. Et sa poésie ne refuse pas le blasphème : Françoise Salvan-Renucci a beaucoup insisté sur l’influence de Nietzsche (« Dieu est mort »). Ouverte à une pluralité d’interprétations, la poésie de Thiéfaine témoigne d’un rapport complexe avec Dieu.

 

Ausone, le poète gallo-romain

Ausone, vue d’artiste (Source : Wikipédia)

Avec la communication suivante, en italien, de Giampierro Scafolio, nous faisons un vertigineux saut en arrière, puisque celle-ci porte sur le poète gallo-romain Ausone. La notion d’entretien est ici pensée en rapport avec les destinataires, les narrataires, de ces poèmes en langue latine. Les poèmes sont en effet, en premier lieu, dédiés à une personne unique, notamment la femme aimée, mais aussi et surtout à un ami grammairien, pour obtenir son jugement sur le poème.

Au-delà de ce destinataire individuel, les poèmes circulaient dans un premier temps parmi un groupe restreint d’amis qui étaient les premiers lecteurs du poème. Lorsqu’il écrit, Ausone pense ensuite au lecteur générique : cela renvoie à un groupe plus large encore de personnes. En outre, au-delà de ce dialogue horizontal avec des contemporains, apparaît un dialogue vertical avec la tradition littéraire, avec les modèles que sont Catulle, Cornelius Nepos et les Poetae Novi. Un parallèle s’établit entre la relation de Catulle et Cornelius Nepos, et celle d’Ausone avec son propre interlocuteur, Drepanio. Ainsi, les deux dimensions horizontale et verticale finissent-elles par se rencontrer : Ausone fait parler Catulle à ses propres interlocuteurs.

Char, Darwich, Lorca : des poètes engagés

Sandrine Montin, maître de conférences à l’Université de Nice, nous ramène au XXe siècle. Spécialiste de littérature comparée, elle a choisi de s’intéresser aux trois poètes placés au programme de l’Agrégation de lettres cette année. Inutile de présenter René Char, le poète-résistant, le Provençal de l’Isle-sur-la-Sorgue, l’une des voix majeures de la poésie française au XXe siècle. Vous connaissez peut-être de réputation Mahmoud Darwich, poète palestinien et Federico Garcia Lorca, poète espagnol.

Sandrine Montin ouvre sa conférence avec une très belle citation de René Char : « La beauté naît du dialogue, de la rupture du silence et du regain du silence ». Elle s’intéresse à la manière dont les trois auteurs entrent en dialogue avec le monde, avec les contemporains et avec les grands textes fondateurs. Il s’agit pour elle de montrer comment l’entretien constitue une ressource pour les trois poètes dans leurs combats respectifs. L’adresse aux contemporains permet de construire une identité collective, une communauté, un être-ensemble, pour tenir debout. Mais, paraphrasant Blanchot, elle met aussi en évidence un « entretien infini » chez ces trois auteurs.

La figure de Marie-Madeleine

Marie-Madeleine en extase au pied de la croix (XVIIe siècle, Guido Reni, RMN, Wikipédia)

La dernière conférence nous transporte enfin au dix-septième siècle italien. Le Seicento. Après une première partie théorique cherchant à définir la notion d’entretien, Anna Maria Pedullà évoque la figure de Marie-Madeleine dans la poésie de cette époque. Celle-ci apparaît comme une sorte de muse chrétienne, comme une Béatrice convertie, comme une Ève, une Psyché, une Isis. Ces poèmes évoquent ainsi un entretien avec le sacré.

 

Ces cinq conférences, auxquelles s’ajouteront celles de la veille, seront prochainement publiées dans la collection « Thyrse » du Centre Transdisciplinaire d’Épistémologie de la Littérature, aux éditions l’Harmattan.

 

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