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Un entretien avec Françoise Salvan-Renucci (première partie)
 

Nous sommes nombreux, je crois, à connaître le travail de Françoise Salvan-Renucci. En tant que chercheuse et directrice de recherche, Françoise est rattachée à l'université de Nice. Elle est en poste à Aix-Marseille. Son laboratoire, le CTEL (Centre Transdisciplinaire d'Épistémologie de la Littérature et des arts vivants), se trouve à Nice. Depuis 2012, Françoise s'attache à « traquer », dans l'œuvre de Thiéfaine, ce qui en fait l'incommensurable richesse : les croisements avec les productions d'autres artistes, les références de tous ordres, les connotations, les entrelacs sous-jacents. Pas toujours « visibles à l'œil nu » (et c'est en cela que le travail de Françoise me semble particulièrement éclairant), ces différents niveaux de lecture possibles nous entraînent, entre autres, dans les « dédales vertigineux et séculaires » de la mémoire d'HFT ! Françoise aime à rappeler les mots de De Quincey : « Toute mémoire est un palimpseste », et il semblerait que celle de Thiéfaine fonctionne ainsi elle aussi : elle emmagasine, ingurgite, fait siennes certaines idées ou visions du monde qu'elle peut parfois, sous l'impulsion de l'acte créateur, faire resurgir au détour d'un vers. C'est cela qui passionne Françoise. Si l'artiste « n'en finit jamais d'écrire la même chanson, avec les mêmes discours, les mêmes connotations », Françoise, elle, n'en finit jamais d'aller à la rencontre de ces discours et de ces connotations. Infatigable « déplieuse » d'une œuvre infiniment labyrinthique qui est loin d'avoir livré tous ses secrets, elle fait, selon ses propres mots, du Thiéfaine 24 heures sur 24 ! Bref, elle consacre sa vie à un vertige ! Je connais de plus impitoyables destins !

Cet été, m'est venue l'idée d'interroger Françoise sur son travail. Je lui ai proposé un "jeu" de questions - réponses, auquel elle a eu la gentillesse de se prêter. Voici le résultat de cette petite collaboration bien sympathique !

 

-Françoise, peux-tu retracer ton parcours en quelques lignes et nous parler plus particulièrement de ta rencontre avec l'œuvre de Thiéfaine ? D'ailleurs, peut-être que le terme de « rencontre » ne te semblera pas approprié ? En ce qui me concerne, je parlerais plutôt de choc lumineux, de révélation, d'entrée en collision avec un univers !

 

Je reprendrais sans hésiter les termes que tu emploies, Thiéfaine fut une révélation pour moi ! Tout ce que j’aimais, tout ce que je ressentais, tout ce que j’avais envie d’exprimer sans être capable de le faire – là, devant moi, sous mes yeux, dans mes oreilles… Et puis, le puzzle était d’emblée en place, je ne citerai qu’une coïncidence précoce : j’ai passé le concours d’entrée à Normale Sup en 1982, à reculons parce que je n’avais aucune envie de signer un engagement de 10 ans. Je ne m’étais d’ailleurs pas vraiment préparée… Et puis voilà les sujets sur lesquels je suis tombée : la pièce Le fou et la mort, « dieu est-il humain ? », « la guerre et le changement », « la fin », les poètes maudits, le Prométhée de Goethe… Donc malgré ma ferme résolution de rendre copie blanche ou quasiment, je me suis lancée à fond, impossible de résister à ces appels véritablement « thiéfainiens ». Résultat : j’ai été reçue première…

Par contre, ce n’est qu’après mon cancer de 2011 (qui m’a empêchée de suivre le début du Homo Plebis Ultimae Tour) que l’idée m’est venue de prendre un nouveau départ professionnel en me consacrant exclusivement à l’étude de l’œuvre de Thiéfaine. J’ai commencé par prendre mes billets pour la fin de la tournée, raccrochée à l’Olympia le 22 novembre 2012, et soudain l’illumination : voilà ce que je vais faire ! je repars à zéro, et j’oublie mon cancer… Comme je le dis souvent en plaisantant, j’ai développé mutatis mutandis une sorte de syndrome de Jeanne d’Arc, une voix m’a dit « va et révèle au monde le génie de Thiéfaine…. »

 

-Peut-on dire que certains passages de chansons agissent sur toi comme la petite madeleine de Proust : tu entends un mot, une phrase, et voilà que se tissent des associations, presque malgré toi ? Ou bien es-tu à l'affût de ces associations ? Le processus est-il identique lorsque, à l'inverse, tu lis un livre dans lequel un passage peut ramener à l'œuvre de Thiéfaine? Ou lorsque tu entends un morceau de musique ou vois une toile, par exemple ?

 

En général, c’est spontané, je dis toujours que je « tilte ». Après bien sûr, je vérifie, j’approfondis, puisque les références chez Thiéfaine sont toujours multiples, et il est rare qu’on les perçoive toutes en même temps. Même constat quand je lis : j’ai toujours Thiéfaine en arrière-plan (sonore, je l’écoute en intra-auriculaire en travaillant), et donc les cas de figure sont multiples : ce que je lis

interfère avec ce que j’écoute et hop, un nouveau tilt ! ou bien ce que je lis « tilte », mais en direction d’une autre chanson ou de plusieurs ! Et puis il faut noter ça dans un coin de sa tête parce que les associations peuvent être fugitives. Mais je peux faire aussi des découvertes en me baladant, ou dans le métro, ou même devant mes étudiants, parce que les textes défilent en continu dans ma tête. En général, je me mets à rire, parce que j’adore vivre ce « euréka ! » du chercheur, donc les gens doivent se demander ce qui m’arrive. Cela se produit d’ailleurs aussi en concert, c’est une atmosphère très stimulante pour ces processus.

 

-Ce que je trouve formidable, pour ma part, c'est que même si l'on sent, dans chaque chanson, combien Thiéfaine est pétri de références littéraires, musicales, philosophiques, picturales, etc., il n'en demeure pas moins « seul commandant à bord ». Ce qu'il nous propose, c'est sa vision du monde, accompagnée de quelques autres « voyageurs » ! Tu dis d'ailleurs dans une conférence que le style de Thiéfaine est reconnaissable entre tous. Comment définirais-tu alors cette écriture si personnelle qui se nourrit également d'une multitude de références ?

 

Plus je mets en lumière la dimension « kaléidoscopique et plurielle » de l’écriture de Thiéfaine (j’emprunte la formule à Julia Kristeva qui l’applique à Dostoïevski), plus je suis frappée par l’authenticité et la force de sa signature poétique. C’est peut-être un oxymore… C’est le « paysage intime » de son œuvre – ici, c’est Henry Miller qui parle, et il évoque Rimbaud et les mots par lesquels tout écrivain est « obsédé » – que je m’emploie également à retracer, et je constate la cohérence fabuleuse de ce « système » d’écriture dans lequel chaque mot répond à chaque mot, à l’intérieur d’une chanson mais également d’une chanson à l’autre. Je souligne souvent le caractère « totalement organisé » de cette écriture poétique, et cela me semble être la marque essentielle du style de Thiéfaine – justement parce qu’elle englobe la totalité des constituants du discours, du plus élémentaire au plus complexe. Et puis outre les références multiples, je suis fascinée par la polysémie de son discours, où le plan explicite ne constitue que la partie émergée de l’iceberg : il faut plonger dans les profondeurs et identifier – par le biais du sens étymologique ou du recours à d’autres codes linguistiques – la ou les strates implicites qui viennent compléter le discours de surface ; et miracle, ce discours plurilingue et multivoque est de surcroît entièrement cohérent sur chacun de ses plans respectifs ! Depuis Villon et plus généralement les auteurs médiévaux pour qui la multivocité d’un texte relevait de l’évidence, personne hormis Thiéfaine n’a pratiqué avec une telle virtuosité cette technique du sens multiple de l’écriture, qui rejoint bien sûr l’idée d’une organisation totale du discours, ici donc dans sa verticalité qui fait pendant à la polyphonie musicale.

 

-Sur ta page personnelle (http://unice.fr/membres/tous-les-membres/ctel/salvan-renucci-francoise), on trouve le détail de l'objet de tes recherches. Au « rayon » littérature et culture germaniques, tu évoques Stefan Zweig. Dans quelle mesure te semble-t-il présent dans l'œuvre de Thiéfaine ?

 

D’abord, c’est un des cas où Thiéfaine révèle lui-même qu’il a lu et apprécié cet auteur : point de départ important et précieux ! Je n’ai pas l’interview sous la main mais c’est celle où il dit aussi que des théâtreux lui ont fait découvrir Tchékhov. Première référence explicite : 24 heures dans la nuit d’un faune qui combine Stefan Zweig (24 heures dans la vie d’une femme) et Mallarmé (Prélude à l’après-midi d’un faune). J’ai abordé le sujet dans ma conférence à Valenciennes qui avait pour point de départ le parallèle Thiéfaine / Mallarmé, mais hélas un problème technique lors de l’enregistrement n’a pas permis d’en conserver la trace. J’y consacrerai une prochaine contribution, et il y aura de quoi dire…

 

-Qu'est-ce qui te touche particulièrement dans l'œuvre de Thiéfaine ?

 

Cette langue à la complexité vertigineuse et à la beauté saisissante, cet incroyable discours poétique qui résume à lui seul tout le legs culturel de l’Occident et au-delà de l’Antiquité à nos jours, l’énergie et le rythme de cette musique, et puis, comment dire ? cette alliance incroyable de désespoir, de rage, d’énergie, de rire, de tendresse, de sérénité… Vitalité, voilà ce qui le résume pour moi, et c’est contagieux…

 

-Écoutes-tu d'autres chanteurs ? Si oui, lesquels ?

 

De la chanson française pas vraiment, mais j’ai quand même des références ! Par exemple, ma grand-mère me chantait Les roses blanches de Berthe Sylva pour me bercer (donc j’écoutais au lieu de m’endormir…) et j’ai grandi avec Brassens, Ferré, Ferrat, Brel…, que toute la famille chantait en chœur lors des trajets en voiture en Corse. Je connais leurs chansons par cœur et ils faisaient vraiment partie de mon quotidien (je suis née en 1963). Ensuite, je me suis tournée vers la musique la plus bruyante possible, donc Wagner, Beethoven, Mahler, l’expressionnisme allemand, j’ai passé ma thèse sur Richard Strauss. Mais en même temps et parallèlement, le rock était là, essentiellement les Stones, les Doors, les Who, et aussi Dylan… Pour moi, ces courants ressortent de la même approche et surtout du même traitement rythmique de la langue qui suit la pulsation musicale (l’anglais et l’allemand se scandent exactement de la même manière), je l’ai dit depuis le début à mes étudiants. J’adore Johnny Cash, là aussi c’est du « par cœur », et le blues et tout ce qu’il véhicule. Bref, mes goûts personnels ne font pas vraiment obstacle à mon travail de « thiéfainologue », ce serait plutôt le contraire, et en littérature c’est la même chose, cela facilite d’ailleurs mes associations…

 

Suite et fin de l'entretien avec Françoise Salvan-Renucci
 

-Toi comme moi, nous avons beaucoup vu Thiéfaine en concert. Ce qui me frappe toujours, c'est le « mélange des genres » auquel on assiste lors de ces concerts : on y croise des jeunes, des moins jeunes. De même, quand on connaît relativement bien le public de l'artiste, on constate que le mélange des genres va bien plus loin : il y a là des intellectuels, mais aussi de « joyeux fêtards » qui avouent n'écouter Thiéfaine que pour le côté « piments et alcools forts » de son œuvre. Qu'est-ce qui, selon toi, permet un tel « patchwork » : l'écriture thiéfainienne elle-même ou est-ce encore autre chose ? La musique, le personnage, ou tout cela à la fois ?

 

Je pense que tout y contribue à parts égales : Thiéfaine est un maître de la scène, ce n’est pas pour rien qu’il dit « une chanson se finit sur scène ». Il y a les lumières, la musique, l’écriture, il y a cette voix prenante et à la maîtrise technique impressionnante (quelle tenue de souffle, par exemple dans Ad orgasmum aeternum !) J’ai étudié le chant donc je m’y connais un peu, et je suis toujours sans voix devant la performance du chanteur… Et puis bien sûr cette énergie fabuleuse qui se transmet au public et que le public transmet en retour. C’est dans les concerts de Thiéfaine que j’ai pu éprouver ce que Nietzsche décrit dans La naissance de la tragédie comme le sentiment dionysiaque, cette fusion sans retenue aucune dans laquelle tout le monde est happé, cette transe à laquelle tout le monde accède – une expérience mystique, orgiastique, et en même temps cette plénitude apollinienne de la connaissance intellectuelle, cette lucidité prenante… Je pense à Nietzsche justement parce qu’il décrit un phénomène très ancien, archétypal, et c’est ce qui explique le mieux à mon sens l’impact des concerts sur un public aussi « mélangé ».

 

-Pour ma part, j'ai découvert Thiéfaine quand j'avais 19 ans, grâce à des amis que j'avais à l'époque et qui ne se souciaient guère, eux, de toutes les références présentes dans les chansons de cet artiste ! On peut donc écouter Hubert-Félix Thiéfaine de cette manière-là aussi. Te semble-t-elle appauvrir ou amoindrir la portée de cette œuvre ?

 

Je serais la dernière à affirmer qu’il faut avoir toutes les références en tête pour apprécier Thiéfaine. À mon sens, l’art est d’abord une question de ressenti, de spontanéité. Il faut se sentir entraîné, amené irrésistiblement à entrer dans une atmosphère, un univers. On est certainement bouleversé par l’impact émotionnel de la musique, et on est ébloui par cette langue magique – ensuite, soit on « tilte » tout de suite sur les références, soit on se pose des questions à leur propos, soit on accepte ce tourbillon poétique sans chercher à mettre un nom sur chaque résonance ou à détecter puis décrypter le discours implicite. Tout est légitime, et c’est en cela que Thiéfaine est l’égal des plus grands : son œuvre admet toutes les approches, personne ne reste à l’écart, comme devant un tableau de Van Gogh ou la musique de Beethoven.

 

-T'arrive-t-il aussi d'écouter Thiéfaine sans avoir en tête ton travail de chercheuse ?

 

Pas vraiment depuis 2012 parce que comme tu le dis en introduction, je suis 24 heures sur 24 dans mon travail. Mais il est évident que certaines associations, certains ressentis n’ont rien à voir avec mon projet ! Je citerai un seul exemple : lorsque j’ai entendu pour la première fois Infinitives voiles, j’ai fondu en larmes en entendant le vers « dans le blanc des sommets des montagnes perdues » et son habillage musical avec la ritournelle de la guitare. C’était une réaction purement personnelle, individuelle ou plus exactement atavique : je suis Corse à 100% (je mentionne d’ailleurs mon origine et le nom de mon village sur mon site) et pour moi ce vers a une signification évidente. En l’entendant, j’ai vu mon village et les montagnes qui l’entourent, et j’ai ressenti la douleur infinie que j’éprouve chaque fois que je dois le quitter. Si tu vas sur le site du village, www.cozzano.corsica, tu comprendras ce que je veux dire en regardant la photo de la page d’accueil. C’est une sensation très profonde, mais elle est d’ordre intime et n’a donc pas sa place dans mon travail. Mais bien sûr, et heureusement, ce genre de phénomène se produit très souvent !

 

-Malgré tout ce que tu as déjà pu déceler dans les chansons de Thiéfaine, dirais-tu qu'elles « s'obstinent » encore à garder une part de mystère ? Si oui, n'est-ce pas cela qui en fait le charme, la magie et la puissance? Voilà, selon moi, une œuvre qui s'offre tout autant qu'elle se dérobe, qui garde ses pudeurs, et ce malgré les nombreux textes où l'on est pourtant loin de la chasteté !

 

Bien sûr, mais c’est justement un aspect que je laisse totalement de côté dans mes recherches. Ma démarche est objective, elle part de l’observable, soit le texte et ses éventuelles variantes, elle ne propose pas d’interprétation, seulement des « inventaires », une saisie phénoménologique. À chacun ensuite d’interpréter s’il le désire ! J’expérimente moi aussi tous les jours la magie, le charme, la puissance de l’œuvre de Thiéfaine, parfois au détour d’un mot, d’un accord, d’une inflexion vocale qui vient carrément me foudroyer émotionnellement, mais cela reste de l’ordre de l’intime et je pense qu’il en va de même pour chacun. Mon ambition est plus modeste et plus scientifique (je suis un pur produit de l’école allemande et de sa fameuse rigueur, qui est en fait une exigence d’objectivité absolue, qui va jusqu’à éliminer le « je » dans les contributions scientifiques…) : lister tout ce qui est constatable et objectivement vérifiable, et donc par là même susceptible de s’adresser à tous ceux qui aiment Thiéfaine – et peut-être aussi de les intéresser, de leur apporter quelque chose qu’ils ne pourraient peut-être pas découvrir par eux-mêmes, ne serait-ce que parce que c’est un travail à plein temps… Bref, j’espère faire œuvre utile, et le champ que je laisse inexploré est ouvert à tous, puisque c’est celui de l’attraction magique !

 

-Comment tes recherches sont-elles perçues au sein de l'équipe avec laquelle tu travailles ? Y a-t-il eu des réticences, des réserves ? T'a-t-il fallu convaincre ton entourage professionnel ou les choses se sont-elles faites naturellement ?

 

Je suis heureuse que tu me donnes l’occasion d’évoquer mon labo, le Centre d’Épistémologie de la Littérature et des Arts Vivants (CTEL) de l’Université Nice Sophia Antipolis (désormais Université Côte d'Azur), dont je suis membre permanent depuis décembre 2013 et qui est une équipe vraiment exceptionnelle, tant par le niveau scientifique (classée A+) que par la qualité humaine de ses membres. Dès le premier jour, mon projet a été accepté non seulement sans réticence aucune, mais avec une chaleur et une sympathie qui m’ont comblée et continuent de me réjouir. Mon approche vise à faire reconnaître Thiéfaine en tant que poète à part entière – ou comme il le dit lui-même en tant que « troubadour » mettant en musique ses propres textes –, et je me suis réjouie de voir les collègues du labo y adhérer d’emblée, sans aucune réticence ou désir de cantonner Thiéfaine au cadre de la « chanson française » – ma principale crainte quand j’ai présenté mon approche devant les membres de l’équipe. Or, ils ont salué ma conférence de présentation par les mots : « à l’évidence, c’est un poète ! » – pari gagné d’entrée pour moi, j’étais comblée ! Dès le premier colloque auquel j’ai participé, en mars 2014 (la version écrite de mon intervention, improvisée le jour J comme à mon habitude, est le texte « la peste a rendez-vous avec le carnaval », consultable sur la page « Travaux en ligne » de mon site https://www.fsalvanrenucci-projet-thiefaine.com ), j’ai été très heureuse de constater que dans le débat qui s’est engagé après mon intervention, les intervenants mettaient sans hésiter Thiéfaine sur le même plan qu’Apollinaire, Artaud, Heine qui avaient été évoqués par moi-même et d’autres intervenants durant les deux jours du colloque. J’ai pu faire une conférence sur Thiéfaine et Camus devant des étudiants en agrégation de philosophie ou en thèse, ou bien sur Thiéfaine et Nietzsche, et cela va continuer… Je suis très attachée à mon labo et aux membres de l’équipe que j’ai toujours plaisir à retrouver, d’autant plus que la dimension « tous azimuts » de l’œuvre de Thiéfaine m’a permis depuis le début de participer à pratiquement tous les projets communs : je n’en revenais pas moi-même mais c’est ainsi, chaque fois que quelqu’un arrive avec une idée de colloque ou de journée d’études, je lève la main pour proposer ma contribution parce que j’ai immédiatement un angle d’attaque et un intitulé en tête, que j’emprunte toujours aux textes de Thiéfaine ! et ma suggestion est acceptée sans difficulté parce que le rapprochement entre Thiéfaine et la thématique en question relève chaque fois de l’évidence, c’est absolument hallucinant !

De même, les conférences m’ont permis et me permettront encore de retrouver un peu partout en France d’anciens condisciples de Normale Sup des années 80 qui m’ont fait la joie de m’accueillir dans leurs labos et leurs universités et ont été heureux de se replonger ainsi dans leur jeunesse thiéfainienne – et surtout de découvrir la véritable dimension de cette œuvre, celle d’un poète comparable à Baudelaire, à Rimbaud – et qui est là, parmi nous !

 

-À propos de la chanson La cancoillotte, tu évoques une possibilité de lecture qui me semble surprenante, mais tout à fait intéressante : Lacan-coyote. Cela fait songer à la langue des oiseaux et à l'alchimie, science à laquelle il est souvent fait allusion dans les textes de Thiéfaine. As-tu exploré ce domaine et vois-tu un lien entre l'alchimie et l'œuvre de Thiéfaine ?

 

Oui pour les deux questions ! Thiéfaine est un vrai connaisseur de l’alchimie dont il maîtrise parfaitement la terminologie cryptique, présente dans ses textes même s’il n’y est pas directement question de l’alchimie. Donc bien évidemment, il y aura un volume « alchimie » dans la publication de mes recherches (j’anticipe sur ta dernière question). Les références sont multiples mais toujours d’une précision hallucinante, un seul mot suffit pour faire surgir un traité entier !

 

-Dans Annihilation, Thiéfaine évoque clairement un vieil alchimiste qui lui répète « Si tu ne veux pas noircir, tu ne blanchiras pas ». On pourrait presque voir, au fil des années, un processus alchimique à l'œuvre dans les chansons de Thiéfaine (le langage comme moyen de décantation et de transformation de l'être spirituel, qui finirait par accéder à un état supérieur de conscience, mais surtout l'œuvre de Thiéfaine elle-même perçue en tant que processus alchimique : l'agrégat de références, d'allusions, de citations..., une fois passé par l'alambic intérieur, qui ressort transformé en un style propre, unique, irréductible à autre chose qu'à lui-même), d'autant que de nombreuses allusions à l'art occulte émaillent ses textes. Qu'en penses-tu ? Ce rapport à l'alchimie te semble-t-il pertinent ?

Oui, il cite l’aphorisme généralement attribué à Nicolas Flamel. À mon sens, l’alchimie est présente en tant qu’« alchimie du verbe », pour citer Rimbaud, mais aussi en tant que discipline et processus de création poétique à laquelle/auquel les chansons font directement référence (cf. la précédente question). Pour la dimension psychologique, elle ne fait pas partie de mon projet que j’ai défini plus haut comme une démarche essentiellement objective et « extérieure », mais elle a bien sûr sa légitimité propre, dont je fais moi aussi l’expérience à titre personnel et subjectif. Mais mon travail en tant que démarche scientifique porte sur l’analyse du discours, donc du « produit fini » y compris ses variantes. Je laisse délibérément de côté tout ce qui concerne le processus de création et/ou d’évolution psychique tel que peut le vivre l’artiste, et aussi le processus de réception expérimenté par l’auditeur et qui a la même dimension de progrès intérieur.

 

-Peut-on espérer que ton travail donnera lieu un jour à une publication ?

 

Bien sûr, c’est le but principal – ou disons à égalité avec les conférences, publiées sur ma chaîne YouTube https://www.youtube.com/channel/UCBYsVlljItqRZdriVLIjIBg?... (il y en a deux nouvelles en attente de mise en ligne). Pour la version écrite, il s’agira d’une série de dix à quinze volumes qui pourra se lire comme un puzzle, chacun traitant d’un aspect spécifique et l’ensemble proposant des « inventaires » les plus complets possibles. Le premier volume sortira pour 2018, et le reste suivra au rythme d’un ou deux par an !

 

 

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